La fin du monde des taux zéro

Marchés & Macro
27.07.2026
6 Minutes
    Maxime Dupuis
    Directeur des Investissements et de la Gestion Sous Mandat - ODDO BHF Banque Privée

L’environnement économique dans lequel évoluent les investisseurs a profondément changé. Pendant plus de trente ans, chaque ralentissement économique appelait une réponse quasi automatique des banques centrales : baisse des taux, abondance de liquidités et assouplissement des conditions de financement. Ce régime touche désormais à sa fin. La succession des crises – financière en 2008, sanitaire en 2020 puis géopolitique depuis 2022 – a profondément modifié le fonctionnement de l’économie mondiale. Nous entrons dans un nouvel équilibre, caractérisé par une croissance plus modérée, des taux d’intérêt durablement plus élevés et des banques centrales dont la marge de manœuvre est désormais plus limitée.

Trente ans de baisse des taux… puis un changement de régime

Depuis la fin de la guerre froide, les économies développées ont bénéficié d’un environnement exceptionnel : mondialisation, faible inflation, baisse continue des taux d’intérêt et accès toujours plus facile au financement. À chaque ralentissement, les banques centrales abaissaient leurs taux, sans jamais réellement revenir aux niveaux précédents. Cette tendance baissière s’est prolongée pendant près de trente ans, jusqu’à atteindre les taux nuls, voire négatifs, après la crise financière puis la pandémie. La sortie du Covid marque une rupture. Le retour de l’inflation a obligé les banques centrales à relever brutalement leurs taux directeurs. Surtout, contrairement aux cycles précédents, elles ne semblent plus en mesure de revenir rapidement au monde des taux zéro.

Nous sommes désormais entrés dans une nouvelle normalité : une croissance potentiellement moins forte, mais un coût du capital durablement plus élevé.

Les États-Unis résistent remarquablement aux taux élevés

L’économie américaine constitue aujourd’hui la principale surprise de ce nouveau cycle. Malgré des taux directeurs toujours proches de leurs plus hauts depuis vingt ans, la croissance reste supérieure à 2 %. Le marché de l’emploi continue de créer des postes, les entreprises investissent massivement dans leurs capacités de production, notamment autour de l’intelligence artificielle, et les carnets de commandes demeurent bien orientés. Autrement dit, les États-Unis démontrent aujourd’hui qu’une économie peut continuer à croître malgré un coût du financement beaucoup plus élevé qu’au cours de la décennie précédente. Cette résilience explique également pourquoi les anticipations de politique monétaire américaine ont relativement peu évolué malgré les tensions géopolitiques récentes. Les anticipations d’inflation sont restées globalement stables, y compris après la remontée des prix de l’énergie.

Une Europe plus vulnérable

Le diagnostic est sensiblement différent en zone euro. La croissance est aujourd’hui attendue autour de 0,6 %, très loin du rythme observé outre-Atlantique. L’économie européenne reste plus dépendante de ses exportations, alors même que la demande mondiale ralentit et que la Chine peine à retrouver une dynamique de consommation. Cette fragilité est accentuée par une dépendance énergétique plus importante. La remontée du pétrole vers 100 dollars le baril, après la reprise des tensions au Moyen-Orient, nourrit une inflation importée beaucoup plus sensible qu’aux États-Unis. Cette différence apparaît clairement dans les anticipations de marché. Alors que les anticipations de taux américains sont restées relativement stables, les investisseurs ont rapidement intégré un durcissement supplémentaire de la politique monétaire européenne. Là où une seule hausse de taux était encore anticipée pour 2026 au début de l’été, les marchés en intègrent désormais quasiment deux. Pour une économie déjà peu dynamique, ce durcissement constitue un frein supplémentaire.

Deux banques centrales, deux trajectoires

Cette divergence ne concerne pas uniquement les taux directeurs. Depuis plusieurs années, les banques centrales réduisent progressivement les dispositifs exceptionnels mis en place après les différentes crises. Mais le rythme diffère. Aux États-Unis, la Réserve fédérale poursuit cette normalisation de manière progressive. En zone euro, la BCE accélère déjà la réduction de son bilan avec l’extinction des programmes exceptionnels, notamment les TLTRO[1]. Cette diminution de la liquidité constitue un resserrement monétaire à part entière. Elle renchérit progressivement le coût du financement pour les entreprises et réduit la capacité de l’économie européenne à absorber les chocs.

Le retour du coût du capital

Les conséquences sont déjà visibles sur les marchés obligataires. Les rendements progressent sur l’ensemble des maturités, alimentés à la fois par les politiques monétaires plus restrictives et par des besoins de financement publics toujours importants. Les primes de terme[2], aussi bien aux États-Unis qu’en Allemagne, évoluent désormais à des niveaux historiquement élevés. Pour les entreprises, cela signifie un refinancement plus coûteux. Les premiers signes apparaissent déjà sur le marché du crédit. Les spreads[3] des obligations les moins bien notées commencent à s’écarter, tandis que les entreprises les plus fragiles voient leurs conditions de financement se dégrader plus rapidement.

Les taux de défaut demeurent aujourd’hui faibles, notamment en Europe. Mais les projections deviennent moins favorables. Dans un scénario central, ils pourraient remonter entre 2,7 % et 3,6 %, tandis que les scénarios les plus défavorables les verraient dépasser 5 %. Aux États-Unis, les perspectives restent plus favorables avec des niveaux de défaut attendus inférieurs.

Les obligations retrouvent leur intérêt…

Pour les investisseurs obligataires, cette remontée des taux constitue néanmoins une bonne nouvelle. Après plusieurs années de rendements très faibles, le portage[4] redevient attractif aussi bien sur les obligations Investment Grade [5]que sur certains segments du High Yield[6]. Le surplus de rendement offert par les obligations Investment Grade de maturité courte par rapport au monétaire est revenu à des niveaux particulièrement élevés au cours de l’été. Cette amélioration ne signifie pas pour autant que la volatilité est derrière nous. Les marchés restent sensibles aux évolutions de l’inflation et aux décisions des banques centrales, ce qui pourrait encore créer des points d’entrée plus attractifs au cours des prochains mois.

Une diversification devenue moins efficace

L’autre conséquence majeure de ce changement de régime concerne la construction des portefeuilles. Pendant de nombreuses années, les obligations protégeaient naturellement les investisseurs lorsque les marchés actions corrigeaient. Ce mécanisme fonctionnait grâce à des banques centrales capables de baisser rapidement leurs taux. Depuis le retour de l’inflation, cette relation s’est largement inversée. Comme en 2022, les marchés actions et obligataires peuvent désormais être pénalisés simultanément par une remontée des taux.

Des valorisations qui laissent moins de marge d’erreur

Enfin, les valorisations des marchés actions restent élevées alors même que le coût du capital augmente. Historiquement, une hausse des taux exerce une pression sur les multiples de valorisation. Pour que ces derniers demeurent justifiés, la progression des bénéfices devra continuer à compenser ce nouvel environnement monétaire. La poursuite de la croissance bénéficiaire sera donc déterminante dans les prochains trimestres. À défaut, les marchés pourraient entrer dans une phase de consolidation après plusieurs années de performances exceptionnelles.

Conclusion

Plus que les tensions géopolitiques ou les fluctuations de court terme des marchés, le véritable changement est ailleurs : nous sommes probablement sortis du régime économique qui a dominé les trente dernières années. Le monde où chaque ralentissement était compensé par des taux plus bas et davantage de liquidités laisse progressivement place à un environnement où le capital retrouve un coût, où les banques centrales disposent de moins de marge de manœuvre et où la croissance redevient plus différenciée selon les régions. Pour les investisseurs, ce changement est loin d’être anodin. Pendant plus d’une décennie, l’abondance de liquidités a largement soutenu l’ensemble des actifs financiers. Demain, la performance dépendra davantage de la capacité des entreprises à créer de la valeur, à protéger leurs marges et à financer leur développement dans un environnement plus exigeant. Après avoir longtemps été le principal moteur des marchés, la politique monétaire redevient progressivement un simple cadre. Ce sont à nouveau les fondamentaux qui feront la différence.

Source : Bloomberg au 27/07/2026


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[1] TLTRO (Targeted Longer-Term Refinancing Operations) : opérations de refinancement de long terme mises en place par la Banque centrale européenne afin de prêter des liquidités aux banques à des conditions très avantageuses, à condition qu’elles financent l’économie réelle.

[2] Prime de terme : rémunération supplémentaire exigée par les investisseurs pour détenir une obligation de long terme plutôt qu’une succession d’obligations de court terme. Elle augmente généralement lorsque les perspectives d’inflation, de déficit public ou d’incertitude économique se renforcent.

[3] Spread de crédit : écart de rendement entre une obligation d’entreprise et une obligation d’État de même maturité. Il mesure la prime demandée par les investisseurs pour rémunérer le risque de crédit.

[4] Portage : rendement qu’un investisseur perçoit en conservant une obligation jusqu’à son échéance, indépendamment des fluctuations de son prix sur le marché.

[5] Investment Grade (IG) : obligations émises par des entreprises dont la qualité de crédit est jugée élevée (notation comprise entre AAA et BBB-).

[6] High Yield (HY) : obligations émises par des entreprises plus endettées ou présentant un risque de crédit plus important. Elles offrent un rendement plus élevé en contrepartie d’un risque accru.

Auteur

    Maxime Dupuis
    Directeur des Investissements et de la Gestion Sous Mandat - ODDO BHF Banque Privée