Vol stationnaire ?

Investissement
15.06.2026
5 Minutes
    Maxime Dupuis
    Directeur des Investissements et de la Gestion Sous Mandat - ODDO BHF Banque Privée

Lorsque l’on ne regarde pas les marchés financiers en continu, une impression domine : celle d’une remarquable stabilité. Les indices américains évoluent depuis quelques semaines à proximité de leurs records historiques. Les marchés européens restent proches de leurs plus hauts. Les spreads1 de crédit demeurent serrés et la volatilité relativement faible. À première vue, peu de choses semblent bouger.

Pourtant, lorsque l’on suit l’actualité économique, le constat est tout autre. Entre les tensions au Moyen-Orient, les interrogations sur les politiques monétaires et l’accélération de la compétition mondiale autour de l’intelligence artificielle, les sujets d’inquiétude ne manquent pas.

Comment expliquer ce paradoxe ? La réponse tient sans doute dans cette image de « vol stationnaire ». Les marchés ne sont pas immobiles. Ils évoluent dans un équilibre dynamique où plusieurs forces opposées se compensent.

Le Moyen-Orient rassure, mais n’est déjà plus le sujet principal

L’annonce d’un accord de paix préliminaire entre les États-Unis et l’Iran a constitué l’événement majeur de ces dernières heures. Parmi les éléments avancés figurent un cessez-le-feu définitif, la réouverture progressive du détroit d’Ormuz, la reprise des exportations pétrolières iraniennes et le dégel de plus de 12 milliards de dollars d’avoirs détenus à l’étranger. Pour autant, les contours de l’accord restent encore imprécis. Aucune version officielle n’a été publiée et plusieurs interprétations continuent de circuler. Surtout, la question du nucléaire iranien demeure en suspens et serait renvoyée à de futures négociations. Les marchés ont naturellement salué cette perspective d’apaisement, sans exagération toutefois. Mais il convient de rester prudent. Même dans l’hypothèse d’une normalisation rapide, le retour à pleine capacité des infrastructures énergétiques nécessitera du temps. Certaines installations ont été endommagées, les chaînes logistiques doivent être réorganisées et les contrats commerciaux renégociés. Autrement dit, l’amélioration de la situation est positive pour les actifs risqués, mais une large partie de cette bonne nouvelle semble déjà intégrée dans les cours.

Le marché n’intègre-t-il pas des politiques monétaires trop restrictives ?

Aux États-Unis, les données économiques continuent de surprendre positivement. L’inflation sous-jacente ne montre pas de dérapage significatif tandis que le marché du travail reste solide. Dans ces conditions, la Réserve fédérale ne dispose aujourd’hui ni d’arguments convaincants pour relever ses taux, ni d’urgence particulière pour poursuivre le cycle d’assouplissement monétaire.

En Europe, la situation est légèrement différente. Les dernières projections de la Banque centrale européenne montrent une inflation plus élevée lorsque l’on tient compte des prix de l’énergie. Dans le même temps, les perspectives de croissance ont été révisées à la baisse. La hausse de taux de 25 points de base décidée la semaine dernière s’inscrit donc davantage dans une logique préventive que dans le lancement d’un cycle agressif de resserrement monétaire. C’est probablement sur ce point que l’écart entre notre analyse et celle du marché apparaît le plus clairement. Les investisseurs anticipent en effet encore deux hausses de taux supplémentaires en zone euro avant fin 2026. Cette hypothèse nous paraît excessive au regard des trajectoires d’inflation actuellement observées.

Le positionnement des investisseurs sur les actifs risqués reste raisonnable

Autre enseignement intéressant : malgré la progression des marchés depuis le début de l’année, le positionnement des investisseurs reste relativement mesuré. L’exposition des investisseurs internationaux aux actions se situe aujourd’hui autour du 34e percentile des quinze dernières années. Même le secteur technologique, pourtant au cœur de toutes les attentions, affiche un positionnement proche du 48e percentile. Ces chiffres sont importants car ils contredisent l’idée largement répandue d’un secteur technologique porté par un positionnement irrationnel. Nous sommes loin des niveaux d’exubérance habituellement observés à l’approche des grandes bulles financières.

Les actions américaines sont-elles trop chères ?

La question revient régulièrement. La réponse dépend largement de ce que l’on mesure, et de la manière dont la cherté d’un marché est interprétée. Oui, les valorisations américaines peuvent paraître élevées lorsqu’elles sont observées de manière isolée. Mais une valorisation ne peut être analysée indépendamment de la croissance des résultats, de la profitabilité des entreprises ou des tendances structurelles qui soutiennent leur développement. Or les entreprises américaines continuent d’afficher des niveaux de marge sensiblement supérieurs à ceux observés dans la plupart des autres régions du monde, sans parler d’une croissance des résultats à deux chiffres attendue pour 2026 et 2027. Elles concentrent également aujourd’hui l’essentiel de la création de valeur liée à l’intelligence artificielle. En réalité, certaines idées reçues méritent donc d’être nuancées. La concentration des valorisations sur un nombre très limité de secteur n’est par exemple pas nécessairement plus forte aux États-Unis qu’en Europe, et le niveau de valorisation observé sur les marchés américains s’explique en grande partie par la qualité des entreprises qui composent les indices.

L’intelligence artificielle continue d’alimenter le moteur américain

Le principal sujet de marché demeure l’intelligence artificielle (ainsi que l’évolution des taux longs). Les investissements réalisés par les grandes entreprises technologiques continuent d’accélérer à un rythme spectaculaire. L’un des phénomènes les plus frappants observés ces dernières années est l’écart systématique entre les objectifs annoncés en début d’année et les dépenses effectivement réalisées quelques mois plus tard. En 2025, les grands 5 acteurs technologiques américains anticipaient initialement une croissance de leurs investissements de l’ordre de +22 %. Finalement, cette progression a dépassé 73 %. Et les prévisions pour 2026 restent orientées vers une nouvelle phase d’accélération. Cette dynamique entretient directement la croissance du secteur et contribue à soutenir les performances boursières observées depuis plusieurs années.

Pour autant, la technologie ne constitue pas un bloc homogène. Les écarts de performance entre sous-secteurs atteignent aujourd’hui des niveaux rarement observés depuis vingt-cinq ans. Les semi-conducteurs continuent ainsi de bénéficier d’une demande exceptionnelle, alors que le sous-secteur des logiciels subit un désamour lié à la thématique de « disruption IA ». Le message n’est donc pas de sortir du secteur technologique, mais de rester sélectif dans les expositions.

Un nouveau détroit d’Ormuz, version numérique

L’annonce la plus importante de la semaine dernière ne vient peut-être pas du Moyen-Orient. La décision américaine de restreindre sans préavis l’accès international aux modèles les plus avancés développés par Anthropic (Fable 5 et Mythos 5) rappelle que l’intelligence artificielle est désormais devenue un enjeu stratégique. Cette décision pose deux questions fondamentales. Tout d’abord, dans quelle mesure les entreprises non américaines peuvent-elles construire leurs activités sur des technologies dont l’accès pourrait être remis en cause pour des raisons de souveraineté nationale ? Ensuite, comment les grands champions de la Tech américaine vont-ils continuer à pouvoir justifier des montants d’investissement faramineux si les débouchés se tarissent ? Nous n’en sommes pas encore là et ce sujet ne remet aucunement en question nos convictions sur la technologie américaine. Il ouvre cependant une nouvelle dimension du risque, que les investisseurs devront progressivement intégrer dans leurs analyses.

Attention au retour dans l’atmosphère en mille morceaux

Les marchés donnent aujourd’hui l’impression d’évoluer en vol stationnaire. De l’extérieur, tout semble parfaitement stable, presque silencieux. Mais en réalité, il faut en permanence corriger la trajectoire et ajuster la poussée pour maintenir un équilibre complexe entre plusieurs forces qui se compensent. L’enthousiasme autour de l’intelligence artificielle compense les doutes sur les valorisations. La résilience macro-économique compense les tensions géopolitiques et budgétaires. Les banques centrales assouplissent pendant que les États continuent de s’endetter. Et les indices, eux, masquent une dispersion extrême en dessous de la surface. Dans cet environnement, nous privilégions une approche d’investissement disciplinée, fondée sur la sélection, la diversification, une déviation limitée aux indices, peu de biais sectoriel et des paris actifs maîtrisés. Car dans un marché en vol stationnaire, le principal risque n’est pas l’immobilité, mais la rupture d’équilibre, pouvant entraîner un retour dans l’atmosphère en mille morceaux.


1Spreads : niveau d’écart entre deux taux ou deux rendements

Source : ODDO BHF. Données au 15/06/2026 à 7h35
Source : ODDO BHF, BCA Research. Données au 15/06/2026
Source : ODDO BHF, Bloomberg, BCA Research. Données au 15/06/2026 à 7h35
Source : ODDO BHF, Deutsche Bank, BCA Research. Données au 14/06/2026
Source : ODDO BHF, Banque Centrale Européenne. Données au 14/06/2026
Source : ODDO BHF, Goldman Sachs, BCA Research. Données au 14/06/2026
Source : ODDO BHF, UBS. Données au 14/06/2026

Cette communication marketing présente une analyse de marché à caractère général établie à la date de publication. Elle ne constitue ni un conseil en investissement personnalisé, ni une recommandation d’investissement au sens de la réglementation applicable. Les opinions exprimées sont susceptibles d’évoluer sans préavis. Les informations et analyses contenues dans le présent document ne peuvent engager la responsabilité de ODDO BHF Banque Privée, ni constituer l’unique base de votre décision quant à l’opportunité de réaliser certaines opérations ou investissements. Vous devez vous assurer que les solutions ou investissements retenus correspondent à vos objectifs, votre situation financière et aux risques que vous êtes prêt à assumer.

Auteur

    Maxime Dupuis
    Directeur des Investissements et de la Gestion Sous Mandat - ODDO BHF Banque Privée