Toujours pas d’accord

Marchés & Macro
18.05.2026
6 Minutes
    Maxime Dupuis
    Directeur des Investissements et de la Gestion Sous Mandat - ODDO BHF Banque Privée

Les derniers jours ont montré à quel point Donald Trump et Xi Jinping n’étaient pas d’accord. Les marchés financiers, non plus, semblent « ne pas être d’accord ». Pas d’accord sur les développements géopolitiques, pas d’accord sur l’interprétation de certains signaux macroéconomiques, et peut-être même pas d’accord sur la véritable trajectoire du cycle économique mondial. Car malgré l’accumulation des tensions internationales et des incertitudes économiques, les actifs risqués continuent d’afficher une résilience remarquable. Cette divergence croissante entre la réalité géopolitique et le comportement des marchés constitue probablement l’un des sujets les plus importants du moment.

Un sommet sino-américain sans avancée majeure

La rencontre du « G2 » entre Donald Trump et Xi Jinping était présentée comme le sommet du siècle. Les marchés espéraient des avancées significatives sur plusieurs fronts : le conflit US-Iran, les droits de douane, les relations commerciales ou encore les tensions autour de Taïwan. Finalement, très peu d’éléments concrets en sont ressortis. Sur le dossier iranien, l’idée selon laquelle Pékin pourrait contribuer à pousser Téhéran vers un accord semblait déjà fragile. Elle apparaît aujourd’hui largement irréaliste. La Chine a considérablement réduit sa vulnérabilité énergétique au cours des dernières années grâce à la diversification de ses approvisionnements et à l’importance de ses stocks stratégiques. Dans ce contexte, Pékin ne voit pas nécessairement d’un mauvais œil les difficultés géopolitiques américaines au Moyen-Orient. Le constat est donc celui d’une impasse persistante. Sur les droits de douane, les signaux envoyés par le sommet Xi-Trump indiquent que le président américain souhaite maintenir le régime commercial actuel, c’est-à-dire un régime commercial axé sur le contrôle des technologies et des investissements plutôt que sur les droits de douane, d’autant plus que Pékin a déjà montré par le passé qu’il riposterait de la même manière. Même déception sur le terrain des accords commerciaux, alors que le marché anticipait des annonces majeures concernant. Enfin, les échanges autour de Taïwan ont illustré la fermeté croissante de Pékin. Xi Jinping a adopté un ton particulièrement direct et clair vis-à-vis de Washington, confirmant une volonté chinoise d’affirmer plus ouvertement son statut de puissance dominante dans le futur ordre mondial.

Un régime macro-économique marqué par un prix du pétrole durablement élevé

Le risque lié à la non-réouverture du détroit d’Ormuz demeure extrêmement élevé. Or cette zone concentre près de 20 % des flux pétroliers mondiaux ainsi qu’une part importante des échanges de matières premières stratégiques dont les engrais, l’hélium ou encore l’acide sulfurique. Notre conviction reste inchangée : même en cas d’apaisement des tensions internationales, le pétrole devrait rester durablement installé dans une zone comprise entre 80 et 100 dollars le baril au cours des prochains trimestres. Cette évolution est loin d’être anodine. Elle modifie profondément le régime macroéconomique mondial et constitue une pression structurelle sur les anticipations d’inflation, sans parler de la croissance économique…

Quelques doutes sur la consommation domestique aux Etats-Unis mais le marché de l’emploi reste solide

Aux États-Unis, plusieurs signaux de ralentissement de la consommation domestique commencent progressivement à apparaître. Le premier signal concerne la fin de l’impact positif sur le consommateur de la One Big Beautiful Bill1 initiée l’année dernière par Donald Trump. Les crédits d’impôts et diverses aides fédérales arrivent en effet progressivement à échéance, ce qui pourrait peser sur la consommation au cours des prochains trimestres. Le second signal provient de la forte diminution des volumes de dépenses par carte bancaire, désormais très suivis comme indicateur avancé de consommation. Les dernières données laissent apparaître également un début de ralentissement. Dans le même temps, le marché de l’emploi reste solide. Les créations d’emplois demeurent robustes et le taux de chômage reste contenu, ce qui continue d’offrir un socle relativement stable à l’économie américaine.

L’inflation pèse sur les taux longs et constitue le principal risque de marché

L’inflation globale repart logiquement à la hausse sous l’effet de l’explosion des prix de l’énergie. En revanche, l’inflation sous-jacente qui gomme les éléments les plus volatiles comme l’énergie et l’alimentation reste, à ce stade, relativement maîtrisée. Autrement dit, les effets inflationnistes dits « de second tour » ne sont pas encore visibles dans les chiffres d’inflation publiés. Pourtant ce risque inflationniste impacte violemment les marchés obligataires mondiaux, comme en témoigne la remontée spectaculaire des taux longs. A titre d’illustration, le taux américain à 30 ans évolue désormais autour de 5,15 %, au plus haut depuis 2007. A 4,11% le taux japonais 30 ans atteint des niveaux historiques. Le taux allemand 30 ans se retrouve également à des niveaux proches de ceux atteints en 2011. Cette hausse durable des taux constitue probablement le principal risque actuel pour les principales économies mondiales car elle menace directement la consommation des ménages, l’investissement des entreprises, et le financement du super-cycle de l’intelligence artificielle. Rappelons en effet que le développement massif des infrastructures liées à l’IA — centres de données, capacités de calcul, semi-conducteurs, réseaux énergétiques — nécessite des investissements colossaux financés sur longue durée. Des taux longs durablement élevés pourraient donc remettre en cause une partie des anticipations extrêmement optimistes intégrées aujourd’hui par les marchés. Or, une grande partie de la solidité actuelle des marchés actions repose précisément sur cette thématique…Prudence et vigilance sont donc de mise.

La technologie américaine : petite bulle, grosse bulle, ou pas de bulle ?

Depuis plusieurs mois, le débat autour d’une éventuelle bulle technologique revient régulièrement. Notre lecture sur la formation effective de cette bulle reste plus nuancée. Le S&P 500 continue certes de progresser, mais cette hausse provient exclusivement de la croissance des résultats des entreprises et non d’une expansion excessive des valorisations. Autrement dit, les bénéfices progressent de manière probante et tangible, tandis que les multiples de valorisation ont plutôt tendance à se contracter. Spécifiquement sur le Nasdaq, le ratio cours/bénéfices se situe certes au niveau du 80ème percentile historique, mais chute au 9ème percentile de valorisation une fois retraité de la croissance bénéficiaire attendue à long terme. Paradoxalement, le marché semble donc plutôt hésitant sur l’ampleur réelle du super-cycle lié à l’Intelligence Artificielle. Notre conviction est qu’il est encore trop tôt pour sortir de cette thématique. Le risque de descendre du train de l’IA maintenant serait de rater la dernière patte haussière, historiquement juteuse boursièrement parlant.

Attention au rebond tactique en Europe !

L’Europe reste aujourd’hui très sous-détenue par les investisseurs internationaux. Les positions vendeuses2 sur les actions européennes atteignent des niveaux historiquement élevés, notamment sur les banques européennes. Une réouverture du détroit d’Ormuz pourrait provoquer un puissant mouvement de rebond technique sur les marchés européens via des rachats massifs de positions vendeuses, et un repositionnement rapide des investisseurs directionnels. Tactiquement, l’Europe pourrait alors surperformer les États-Unis sur un horizon de temps court. À très court terme néanmoins, le contexte reste difficile : les révisions de bénéfices restent mal orientées, et les secteurs soutenant les résultats européens se concentrent essentiellement sur les financières, les matériaux de construction et l’énergie.

Confirmation de l’attractivité des marchés émergents et de la montée en puissance de la Chine

Nous continuons enfin de privilégier les marchés émergents, à la fois pour des raisons stratégiques et tactiques. Les flux restent bien orientés et les valorisations demeurent attractives. Il convient par ailleurs de noter que la progression des marchés émergents repose davantage sur la croissance des résultats que sur une expansion des multiples de valorisation. Au sein des pays émergents, la Chine revêt une place centrale. Malgré des performances boursières décevantes depuis le début de l’année, les marchés chinois offrent un atout précieux : leur décorrélation vis-à-vis des indices américains et du reste de l’Asie. Notre conviction est d’autant plus forte que la séquence géopolitique actuelle renforce l’idée que la Chine est le grand gagnant du nouvel ordre mondial. La Chine n’est donc plus un marché « satellite » dans une allocation internationale. Elle tend progressivement à y devenir centrale.

Conclusion : des marchés « toujours pas d’accord » pour changer de direction

Les désaccords restent nombreux. Pas d’accord entre les grandes puissances sur les sujets géopolitiques majeurs. Pas d’accord non plus entre les marchés financiers et les signaux plus fragiles envoyés par la macroéconomie. Pas d’accord enfin sur l’ampleur réelle et la durée du super-cycle lié à l’intelligence artificielle. Mais tant que plusieurs piliers demeurent solides — croissance des résultats des entreprises, résilience de l’économie américaine et poursuite des investissements massifs dans l’IA — notre scénario central reste celui d’une poursuite du cycle plutôt que celui d’une rupture brutale. Et c’est probablement là le point le plus important aujourd’hui. Car malgré les tensions géopolitiques, malgré la remontée des taux longs, malgré les interrogations croissantes sur la macroéconomie mondiale, les marchés continuent d’envoyer le même message : ils ne croient pas encore à un véritable changement de régime. « Toujours pas d’accord » certes, mais les marchés financiers ne sont toujours pas d’accord non plus… pour changer de direction.


1 One big beautiful bill : « Grande et belle loi » en français, projet de loi de réconciliation budgétaire présenté au 119ᵉ congrès des États-Unis par Donald Trump
2 Positions vendeuses (short positions) : stratégie consistant à parier sur la baisse d’un actif financier.

Sources : 

ODDO BHF, BCA Research. Données au 16/05/2026
ODDO BHF, Gavekal. Données au 16/05/2026
ODDO BHF, Deutsche Bank, HSBC. Données au 16/05/2026
ODDO BHF, Citi. Données au 16/05/2026
ODDO BHF, Morgan Stanley, Société Générale. Données au 16/05/2026
ODDO BHF, Anthropic. Données au 16/05/2026.
ODDO BHF, JP Morgan. Données au 16/05/2026

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Auteur

    Maxime Dupuis
    Directeur des Investissements et de la Gestion Sous Mandat - ODDO BHF Banque Privée