«Bizarre ? Vous avez dit bizarre ? Comme c’est bizarre…»

Investissement
08.06.2026
5 Minutes
    Maxime Dupuis
    Directeur des Investissements et de la Gestion Sous Mandat - ODDO BHF Banque Privée

«Bizarre ? Vous avez dit bizarre ? Comme c’est bizarre…» Cette célèbre réplique du film «Drôle de drame» de Marcel Carné (1937) pourrait résumer l’état actuel des marchés financiers. À première vue, le tableau est rassurant. Les grands indices actions évoluent à des niveaux proches de leurs sommets historiques, la volatilité reste contenue, les primes de risque sur le crédit demeurent faibles, et le consensus économique continue de tabler sur un scénario de ralentissement modéré plutôt qu’un scénario de récession. Rien ne semble véritablement annoncer un drame. Pourtant, si l’on regarde sous la surface, les « bizarreries » se multiplient. Certes, les marchés peuvent rester « bizarres » bien plus longtemps qu’on ne l’imagine. Mais lorsque les « bizarreries » deviennent la norme, il est généralement utile de prendre davantage de recul et d’examiner ce qui se cache derrière les apparences. Passons en revue ces six « bizarreries ».

Bizarrerie n°1 : un pétrole étonnamment calme

Malgré les tensions persistantes au Moyen-Orient et les risques pesant sur le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part significative du commerce mondial (20% pour le seul pétrole), les prix du pétrole demeurent relativement contenus. Le Brent évolue à des niveaux très éloignés des scénarios les plus pessimistes, alors même que le marché considère que la probabilité de réouverture du détroit avant fin juin est d’à peine 15%. Pourtant, plusieurs analyses convergent vers des estimations comprises entre 120 et 150 dollars le baril en cas de perturbation durable des flux énergétiques. Les marchés semblent donc considérer que le risque géopolitique restera soit limité, soit temporaire, ou les deux. Cette sérénité constitue en elle-même une première anomalie.

Bizarrerie n°2 : des marchés qui ne voient que les bonnes nouvelles

La deuxième anomalie concerne la résistance des actifs risqués. Malgré un environnement marqué par des tensions géopolitiques, des révisions à la baisse de la croissance mondiale, et des politiques monétaires moins accommodantes, les marchés actions continuent d’évoluer à des niveaux proches de leurs plus hauts historiques. À fin mai, le marché actions américain (S&P 500) a enregistré sa plus forte hausse 2 mois cumulée qui ne fait pas suite à une récession depuis 1945. Le crédit envoie le même signal. Les spreads1 restent particulièrement serrés, traduisant un niveau élevé de confiance des investisseurs. Autrement dit, les marchés semblent considérer que les risques actuels auront un impact limité sur les bénéfices des entreprises. Une hypothèse qui peut s’avérer juste, mais qui contraste avec le contexte économique global.

Bizarrerie n°3 : des divergences majeures au sein des principaux indices

L’une des anomalies les plus frappantes est sans doute celle actuellement observée au sein de l’indice actions américain S&P 500. Les indicateurs de volatilité publiés donnent l’image d’un marché relativement calme. Pourtant, lorsque l’on observe ce qui se passe sous la surface, le constat est tout autre. La corrélation entre les valeurs du S&P 500 se situe aujourd’hui à un niveau historiquement faible. Dans le même temps, la volatilité individuelle des entreprises est proche de ses plus hauts. Autrement dit, les actions bougent fortement, mais elles ne bougent plus ensemble. Le résultat est paradoxal : un indice qui paraît calme alors que ses composantes sont agitées comme rarement auparavant. Cette configuration est généralement caractéristique de marchés très concentrés.

Bizarrerie n°4 : une hausse portée par quelques acteurs seulement

Depuis le début de l’année, le secteur technologique explique à lui seul près de 85 % de la progression du S&P 500. Plus frappant encore, une dizaine de valeurs seulement expliquent également près de 85 % de la hausse de l’indice. Le marché américain apparaît donc beaucoup plus étroit qu’il n’y paraît. Lorsque les indices progressent mais que peu d’entreprises participent réellement à la hausse, l’histoire montre qu’il est généralement prudent d’observer attentivement l’évolution de ces leaders en se posant comme principale question : Ces leaders sont-ils des acteurs solides d’une transformation durable, en l’occurrence la révolution liée à l’Intelligence Artificielle ?

Bizarrerie n°5 : une bulle, mais pas une bulle de valorisation

Le débat sur l’intelligence artificielle est désormais au cœur des marchés. Oui, il existe aujourd’hui une forme de bulle autour de cette thématique. Mais sa nature diffère sensiblement de celle observée lors de la bulle internet des années 2000. À l’époque, les valorisations s’étaient envolées alors que les profits restaient chimériques. Aujourd’hui, les principaux acteurs de l’intelligence artificielle génèrent déjà des bénéfices considérables. La particularité actuelle réside ailleurs : nous sommes davantage confrontés à une bulle de profits qu’à une bulle de valorisation. Les investisseurs anticipent des niveaux de croissance extrêmement élevés. Le risque n’est donc pas l’absence de profits, mais la possibilité que ces profits progressent moins vite que prévu. Cette nuance est essentielle pour appréhender correctement les marchés financiers.

Bizarrerie n°6 : les comportements de fin de cycle réapparaissent

La dernière bizarrerie concerne certains segments spécifiques des marchés financiers. Le crédit privé en est l’exemple le plus visible. Ces dernières années, l’industrie a cherché à offrir de la liquidité sur des actifs qui, par nature, sont peu liquides. Plusieurs grands acteurs ont récemment été contraints de limiter certaines demandes de rachats, signe que les équilibres peuvent rapidement se tendre lorsque les investisseurs souhaitent récupérer simultanément leur capital. C’est un sujet que nous continuerons à suivre comme le lait sur le feu. Le fait que Cliffwater et Blackstone ne parviennent par exemple pas à honorer les demandes de rachat au titre du deuxième trimestre sur leur principal véhicule de crédit privé est un signal de prudence, qu’il faut considérer avec sérieux et gravité. Autre illustration : l’engouement entourant certaines introductions en bourse majeures. Plus que les opérations elles-mêmes, c’est parfois l’assouplissement des règles permettant leur intégration rapide dans les grands indices qui interpelle. L’histoire financière montre que ce type de compromission apparait souvent lorsque la confiance des investisseurs atteint des niveaux particulièrement élevés.

Bizarre ne veut pas dire dangereux

Faut-il pour autant s’inquiéter ? Pas nécessairement. Les marchés ont toujours connu des périodes où les prix semblaient s’éloigner durablement des repères historiques. Certaines anomalies peuvent même refléter l’émergence de transformations profondes, comme l’intelligence artificielle aujourd’hui.

La véritable question n’est donc pas de savoir si les marchés sont bizarres. La véritable question est de savoir si les hypothèses implicites qui soutiennent actuellement les prix des actifs (aussi bizarres soient-elles) sont suffisamment robustes pour résister à la prochaine surprise.

À ce stade, nous estimons que la réponse demeure positive. Les bizarreries existent. Elles justifient de la vigilance. Elles ne justifient pas, à ce jour, une remise en cause du scénario central ni des fondamentaux qui continuent de soutenir les marchés.


1Spreads : niveau d’écart entre deux taux ou deux rendements

Source : ODDO BHF, BCA Research. Données au 07/06/2026
Source : ODDO BHF, Exane. Données au 07/06/2026
Source : ODDO BHF. Données au 07/06/2026
Source : ODDO BHF, BCA Research, Deutsche Bank. Données au 07/06/2026
Source : ODDO BHF, Polymarket, Bloomberg. Données au 07/06/2026

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Auteur

    Maxime Dupuis
    Directeur des Investissements et de la Gestion Sous Mandat - ODDO BHF Banque Privée