Normalisation sans normalité
« Normalisation sans normalité » est sans doute la meilleure façon de décrire le moment de marché actuel.
D’un côté, beaucoup d’éléments donnent le sentiment d’un retour à la normale : les marchés ont rebondi, la volatilité a reculé, la saison de résultats se déroule correctement. Mais dans le même temps, rien n’est réellement “normalisé”.
Le conflit n’est pas résolu, simplement mis en pause. Les indicateurs macro montrent des signes de fragilisation.
Et les banques centrales, loin d’apporter de la visibilité, entretiennent une forme d’ambiguïté sur la suite du cycle. Autrement dit : le marché se comporte comme si le pire était derrière nous, alors même que les fondamentaux restent, au mieux, incertains. La question n’est donc pas tant de savoir si tout va bien, mais plutôt jusqu’où cette “normalisation” peut tenir sans véritable normalité.
Le prix pétrole, de l’absence de « normalisation »
L’évolution des prix du pétrole en fournit une illustration concrète. Les cours restent durablement élevés et peinent à refluer, dans un contexte de circulation fortement réduite dans le détroit d’Ormuz, avec 4 à 5 navires seulement en transit chaque jour. Ironie de l’histoire : ce niveau est désormais inférieur à celui observé avant le cessez-le-feu, en raison notamment du double embargo iranien et américain. Le marché valide ainsi un scénario de statu quo prolongé, c’est-à-dire une situation instable, mais considérée comme boursièrement supportable à court terme.
Un choc d’offre aux effets macroéconomiques potentiellement significatifs
Un choc d’approvisionnement énergétique se transmet rapidement à l’économie réelle. Les précédents épisodes historiques montrent une dégradation marquée des indicateurs avancés, avec une baisse d’environ 10 points de PMI1 en moyenne constaté en zone euro, ainsi qu’un impact significatif sur les chaînes d’approvisionnement. La croissance mondiale en 2026 pourrait passer de 3,3 % à 3,0 %, voire 2,7-2,8 % en cas de perturbation prolongée, l’inflation sous-jacente, attendue autour de 2,7–2,8 %, pourrait augmenter de 50 à 170 points de base au niveau mondial en cas de poursuite du blocage total sur la totalité de l’année.
Le régime macroéconomique qui se dessine est donc clair : ralentissement de la croissance et tensions inflationnistes plus persistantes. Les marchés commencent à l’intégrer, avec des révisions de croissance à la baisse et des anticipations d’inflation à la hausse.
Dans ce contexte, le maintien de tensions inflationnistes valide progressivement la sortie des politiques monétaires accommodantes2. Pour autant, ce changement de régime reste imparfaitement reflété dans les valorisations d’actifs. Les marchés poursuivent leur progression dans un environnement qui pourrait devenir moins favorable, notamment pour les actifs les plus sensibles aux taux d’intérêt.
Des marchés financiers soutenus par les flux, et des positionnements actions modestes
Depuis le début de l’année, la hiérarchie des performances est conforme à notre stratégie d’investissement publiée début 2026, qui affichait de fortes convictions sur les pays émergents et les Etats-Unis.
Les flux vers les actifs risqués demeurent soutenus sur les dernières semaines en dépit du conflit US-Iran. Dans le même temps, le niveau d’exposition des investisseurs aux actions reste modéré. Cette configuration est déterminante : l’absence de sur-positionnement laisse un potentiel de poursuite du mouvement haussier.
Technologie : moteur de performance, mais point de fragilité identifié à moyen-terme
La violente reprise en « V » observée en avril, notamment aux États-Unis, a été largement portée par le secteur technologique. La structure de ce secteur évolue rapidement. A ce titre, il doit faire l’objet d’un suivi permanent et d’une flexibilité extrême dans la manière d’être investi. En l’espace d’un an, les semi-conducteurs représentent par exemple désormais environ 15 % du MSCI World (indice actions mondial de référence) contre 7 à 8 % auparavant. Le sous-secteur des Logiciels recule quant à lui autour de 6 %. Ces rotations rapides traduisent une transformation profonde des moteurs de performance au sein du secteur technologique
Au-delà de cette dynamique séculaire qui constitue une conviction majeure d’investissement depuis plusieurs années, un point de vigilance émerge sur la génération de flux de trésorerie futurs. Les grandes entreprises technologiques US continuent en effet de générer des flux de trésorerie opérationnels importants. Ces derniers se trouvent néanmoins progressivement grévés par des investissements de plus en plus conséquents (Capex). Ce phénomène de compression soulève plusieurs enjeux : pression potentielle sur les valorisations financières, interrogation sur la rentabilité des capitaux investis, impact d’une éventuelle remontée des taux, sur le financement, et impact sur le PIB américain en cas de croissance plus modérée du secteur. Ce débat devrait à nouveau s’imposer comme l’un des principaux sujets de marché dans les prochaines semaines.
Europe : Moins de flux et hause de l’utilisation des ETF
L’Europe reste en retrait, tant en termes de performance que de flux entrants de la part des investisseurs mondiaux. Plusieurs facteurs expliquent ce désintérêt constaté depuis plusieurs semaines : doutes sur la mise en œuvre du plan d’investissement allemand, perception d’un environnement plus instable, baisse de l’appétit pour le secteur des banques et de la défense. Sur les deux dernières années, les flux vers les actions européennes ont été majoritairement orientés vers des instruments ETF3 au détriment des fonds d’investissement traditionnels.
Une normalisation sans normalité soutenable à court terme
À court terme, la résistance des marchés repose sur des éléments tangibles : une saison de résultats robuste, une économie qui ralentit sans rupture marquée, et l’absence de catalyseur négatif. Dans ce contexte, la progression des marchés n’est pas incohérente. À moyen terme, en revanche, cet équilibre paraît plus fragile, et le marché va avoir besoin d’éléments fondamentaux solides pour poursuivre sa dynamique haussière. Le marché a donc en quelques sorte déjà intégré une partie du scénario favorable, sans que les conditions de ce scénario soient pleinement réunies. C’est pourquoi nous restons constructifs, avec un biais toujours positif sur les actions, tout en gardant en tête que cette normalité reste, pour l’instant…en cours de normalisation.
1Indicateurs avancés (PMI) : indices mesurant l’activité économique à partir d’enquêtes auprès des entreprises, utilisés comme indicateurs précurseurs de la conjoncture.
2Politique monétaire accommodante : politique visant à soutenir l’économie via des taux d’intérêt bas et/ou une forte injection de liquidités.
3ETF (fonds indiciels cotés) : fonds répliquant la performance d’un indice et négociés en Bourse, généralement à faibles frais.
Source : ODDO BHF, BCA Research. Données au 30/04/2026
Source : ODDO BHF, Datastream. Données au 30/04/2026
Source : ODDO BHF, UBS. Données au 31/03/2026
Source : ODDO BHF, Bloomberg. Données au 30/04/2026
Source : ODDO BHF, Goldman Sachs, Barclays. Données au 30/04/2026
Source : ODDO BHF, EPFR. Données au 30/04/2026
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