Le conflit, c’est fini 

Investissement
13.04.2026
5 Minutes
    Maxime Dupuis
    Directeur des Investissements et de la Gestion Sous Mandat - ODDO BHF Banque Privée

La formule n’est peut-être pas un alexandrin, mais elle résume parfaitement ce que les marchés ont voulu entendre ces derniers jours. À la suite des annonces de Donald Trump évoquant un cessez-le-feu avec l’Iran, les investisseurs ont rapidement intégré un scénario de normalisation. Les actifs risqués ont rebondi, le sentiment s’est détendu, et l’illusion d’un retour à la normale s’est installée avec une étonnante facilité.

Cette lecture apparaît toutefois prématurée. Ce que nous observons aujourd’hui ne correspond pas à une fin de conflit, mais à une accalmie fragile et conditionnelle. Le risque extrême a reculé, certes, mais l’incertitude demeure pleinement installée. Et c’est précisément cette nuance qui rend le mouvement de marché actuel à la fois compréhensible…mais potentiellement réversible.

Sur le terrain, les signaux sont d’ailleurs contrastés. La baisse du nombre de frappes et la reprise progressive du trafic aérien traduisent une forme d’apaisement. Mais dans le même temps, certaines infrastructures stratégiques restent profondément perturbées. Le cas du Détroit d’Ormuz est à cet égard particulièrement révélateur : la circulation maritime y demeure extrêmement limitée, autour de 4 % seulement de son niveau d’avant crise. Autrement dit, la perception d’une normalisation progresse beaucoup plus vite que la réalité économique.

Cette dissociation se retrouve également sur les marchés de l’énergie. Si les prix du pétrole ont initialement marqué une détente, celle-ci s’est révélée partielle et instable. Surtout, l’indicateur réellement déterminant n’est pas tant le prix spot que les prix à terme, qui structurent les anticipations macroéconomiques et les décisions d’investissement des entreprises. Or, ces derniers restent relativement élevés, traduisant l’absence de conviction des acteurs de marché sur un retour rapide à une situation stabilisée.

Dans cet environnement, la visibilité demeure limitée. Le cadre d’analyse s’articule désormais autour de trois scénarios principaux : un accord durable de cessez-le-feu, une sortie plus politique via une déclaration unilatérale de victoire américaine, ou, à l’inverse, une reprise des tensions conduisant à un enlisement. Le fait que le scénario central ne dépasse pas 40 % de probabilité illustre à lui seul le degré d’incertitude auquel les investisseurs sont confrontés.

Sur le plan géopolitique, cette séquence rebat également certaines cartes. Des acteurs comme la Chine et la Russie ont su tirer parti de leur posture de médiateurs, tandis qu’Israël voit sa légitimité sécuritaire renforcée. À l’inverse, les États-Unis apparaissent plus imprévisibles que jamais, et l’Iran sort affaibli. Entre ces pôles, l’Europe confirme sa position inconfortable : fort impact économique lié à une dépendance à la fois stratégique et énergétique (voire de souveraineté ?), mais influence diplomatique limitée.

Les premières conséquences macroéconomiques commencent d’ailleurs à émerger. Aux États-Unis, les indicateurs avancés signalent un ralentissement progressif de l’activité, tandis que les tensions inflationnistes gagnent en ampleur. Le marché de l’emploi, jusqu’ici plutôt résilient, montre des signes d’essoufflement marqués, avec un rythme de créations d’emplois passé de 400 000 par mois en 2022 à un niveau proche de zéro aujourd’hui. Cette dynamique laisse entrevoir un affaiblissement de la consommation dans les prochains mois.

En Europe, la combinaison d’une croissance révisée à la baisse, et d’une inflation alimentée par la hausse des prix de l’énergie (effets de premier tour) fait émerger un scénario de stagflation. Les estimations consensuelles suggèrent que le choc énergétique pourrait ajouter jusqu’à 1,5 point d’inflation, faisant passer celle-ci d’environ 2.0% à 3.5% en zone euro. Dans ce contexte, la majorité des banques centrales se trouvent contraintes dans leurs politiques monétaires. Alors que la poursuite du cycle de baisse de taux était le scénario central avant le déclenchement du conflit US-Iran (du moins aux États-Unis), la priorité donnée à la lutte contre l’inflation pourrait désormais mettre fin à ce cycle monétaire accommodant amorcé en 2024.

Les marchés financiers, pour leur part, continuent d’afficher un certain optimisme. L’absence de capitulation est notable : les indicateurs de sentiment, à l’image du Fear & Greed Index1, ne sont jamais tombés en stress extrême dans ce conflit. Les investisseurs sont par ailleurs restés largement investis, ce qui peut être interprété comme un signe de résilience… ou, à l’inverse, comme une forme de complaisance face aux risques.

C’est dans ce contexte que se pose la question de la saison de résultats des entreprises pour le premier trimestre 2026. En Europe, le consensus table sur une croissance des bénéfices de 13 % à horizon 2026. Un scénario totalement chimérique au regard de l’environnement actuel et des hypothèses à intégrer dans les modèles financiers. Cette croissance repose en grande partie sur des secteurs cycliques — consommation discrétionnaire, industrie, matériaux — ainsi que sur des segments sensibles aux conditions financières, comme les banques. Autant de moteurs aujourd’hui fragilisés par une croissance mondiale révisée à la baisse, la hausse des taux, les mouvements de devises, la hausse du coût des intrants, ou encore le risque de perturbation des chaînes d’approvisionnement. D’autant que les valorisations européennes ne peuvent plus être considérées comme particulièrement attractives. Le STOXX Europe 600 évolue sur des multiples supérieurs à 17 fois les bénéfices, à des niveaux historiquement élevés. L’argument d’une décote structurelle par rapport aux États-Unis reste valide en absolu, mais en relatif, cet écart s’est significativement réduit ces dernières années. En d’autres termes, l’Europe n’est plus « bon marché » au regard de son propre historique.

Aux États-Unis, la dynamique des résultats apparaît plus robuste, avec une croissance attendue supérieure à 14 %. Mais celle-ci repose de manière très concentrée sur le secteur technologique. Des acteurs comme Nvidia, Micron, Microsoft ou Apple contribuent de manière disproportionnée à cette croissance, soulignant la dépendance du marché à un nombre limité de valeurs. Si les valorisations du secteur restent justifiées au regard de la croissance attendue — notamment à travers des indicateurs comme le PEG —, la sélectivité reste essentielle, en particulier dans des segments comme les Logiciels, où les risques apparaissent aujourd’hui plus marqués, comme argumenté dans un grand nombre de nos précédentes publications.

Dans cet environnement, notre lecture est claire : le régime de risque a changé. Il n’est plus dominé par un scénario extrême et binaire, mais par une incertitude diffuse, plus difficile à appréhender et à anticiper.

C’est précisément cette évolution qui guide nos choix d’investissement. La disparition progressive du risque extrême justifie un positionnement légèrement constructif sur les actions. Mais cette exposition reste mesurée, dans un cadre discipliné et patrimonial. Car dans ce type d’environnement, la priorité reste inchangée : protéger les portefeuilles tout en restant en capacité de saisir les opportunités.

Et si les marchés ont déjà commencé à acter la fin du risque extrême, il est sans doute encore trop tôt pour crier haut et fort, avec assertivité et certitude : « Le conflit, c’est fini ! ». À ce titre, préférons l’alexandrin « Le conflit, c’est fini, le risque, lui, survit »

Source : ODDO BHF, BCA Research. Données au 09/04/2026
Source : ODDO BHF, Morgan Stanley, Société Générale. Données au 09/04/2026

1Le « Fear & Greed Index » est un indicateur synthétique de sentiment qui repose sur le calcul d’une moyenne pondérée de plusieurs facteurs techniques (momentum de marché, volatilité…). Il mesure la psychologie des investisseurs sur un score de 0 (peur extrême) à 100 (euphorie).

Les informations émises dans ce document correspondent aux anticipations de marché de ODDO BHF Banque Privée au moment de la publication de ce document et ne constituent en aucun cas une recommandation en investissement. Les informations et analyses contenues dans le présent document ne peuvent engager la responsabilité de ODDO BHF Banque Privée, ni constituer l’unique base de votre décision quant à l’opportunité de réaliser certaines opérations ou investissements. Vous devez vous assurer que les solutions ou investissements retenus correspondent à vos objectifs, votre situation financière et aux risques que vous êtes prêt à assumer.

Auteur

    Maxime Dupuis
    Directeur des Investissements et de la Gestion Sous Mandat - ODDO BHF Banque Privée