Pourquoi écarter les États Unis pourrait coûter cher aux investisseurs responsables ?

ESG
27.03.2026
4 Minutes

En finance comme en politique, les excès appellent souvent des excès. Après la montée en puissance rapide de l’ESG1 de 2020–2021 est venu le temps du retour de bâton ou « backlash » en anglais. Aux États-Unis, la critique de l’ESG s’est institutionnalisée, avec des grands gestionnaires d’actifs comme Blackrock et Vanguard se retirant de leurs engagements de décarbonation voir même faisant l’objet de procès pour non-respect de leur devoir fiduciaire.
Cependant, depuis le début de l’année 2026, certains investisseurs ont  failli céder à leur tour à une tentation symétrique : puisque Washington semblait relâcher son ambition climatique, pourquoi ne pas réaffirmer une souveraineté européenne… en excluant totalement une exposition aux entreprises étatsuniennes ?

L’intention est compréhensible. La conclusion serait stratégique­ment coûteuse. Car confondre la politique américaine et le marché américain est un raccourci dangereux.

Investir aux États-Unis, ce n’est pas financer la Maison Blanche

Acheter une action américaine ne revient pas à signer un chèque à l’exécutif fédéral. Les entreprises restent des organisations guidées par la compétitivité, l’innovation et la création de valeur. En outre, de nombreuses sociétés américaines poursuivent leurs trajectoires de décarbonation indépendamment du contexte politique. Certaines ont même contesté devant les tribunaux des décisions fédérales jugées contraires à leurs intérêts industriels dans les énergies renouvelables ou les infrastructures propres. Dans la technologie, la santé, l’efficacité énergétique, les engagements ESG répondent d’abord à une logique stratégique : attirer les talents, sécuriser les marchés, anticiper la régulation internationale.

Autrement dit : pas de signe égal entre la politique de Trump et le business model des entreprises. Réduire le marché américain à la ligne politique d’une administration serait ignorer la profondeur institutionnelle, la diversité entrepreneuriale et la capacité d’autorégulation d’un écosystème économique parmi les plus sophistiqués au monde.

Une entreprise américaine cache souvent des ramifications mondiales

Il ne faut pas confondre nationalité boursière et impacts locaux. Les très grandes entreprises américaines réalisent une part significative de leur chiffre d’affaires hors des États-Unis. Leurs innovations irriguent les chaînes de valeur globales. Par exemple, les laboratoires de la côte Est développent des traitements médicaux distribués en Afrique ou en Asie. Les spécialistes américains de la gestion de l’eau optimisent des réseaux hydriques en zones arides globales quand les acteurs des semi-conducteurs alimentent l’industrie européenne. Les éditeurs de logiciels sécurisent des infrastructures publiques partout dans le monde. Investir dans une société cotée à New York peut donc signifier contribuer au développement durable et à la lutte contre le changement climatique, car ce dernier ne reconnait pas de drapeau ni de frontière.

Il faut noter que la logique inverse est tout aussi vraie. De nombreuses entreprises du CAC 40 réalisent souvent entre 40 et 60 % de leur chiffre d’affaires… aux États-Unis. Investir « européen » ne garantit ni que l’impact soit européen, ni que la création de valeur le soit.

Diversification et croissance : la rationalité avant l’émotion

Se couper volontairement de la première place financière mondiale pour des raisons politiques reviendrait à introduire un biais domestique dans les portefeuilles.

La diversification géographique constitue un des principes fondateurs de la gestion des risques. Concentrer un portefeuille sur une seule zone accroît l’exposition aux cycles locaux ou aux chocs sectoriels. À l’inverse, l’exposition internationale offre profondeur, liquidité, diversité sectorielle et capacité d’absorption des chocs.

Sur le plan macroéconomique, le constat est difficile à contourner : depuis plus d’une décennie, la croissance mondiale est largement tirée par l’économie américaine. Dynamisme démographique relatif, marché du capital-risque développé, capacité à transformer la recherche en applications industrielles : les moteurs sont multiples. Surtout, la colonne vertébrale de l’économie de demain se construit largement outre-Atlantique : intelligence artificielle, biotechnologies, cybersécurité, cloud, semi-conducteurs, nouveaux matériaux, robotique, technologies de purification de l’eau.

L’interdépendance des nations : paradoxe de la souveraineté

Un autre paradoxe mérite d’être souligné : renforcer l’autonomie européenne implique souvent d’utiliser — ou d’intégrer — des technologies américaines.  Les infrastructures critiques des paiements, une partie des logiciels stratégiques, des solutions de cybersécurité ou des composants électroniques clés reposent encore largement sur des acteurs américains. Les exclure par principe affaiblirait nos propres chaînes de valeur.

Investir dans ces entreprises ne signifie pas renoncer à l’exigence. Cela suppose au contraire une sélection rigoureuse : gouvernance robuste, transparence, alignement avec les standards européens les plus exigeants, notamment climatique. La souveraineté intelligente consiste à choisir ses partenaires avec des critères ESG contraignants, pas à s’en priver.

Le développement durable n’a pas de passeport

L’idée selon laquelle une société européenne serait mécaniquement plus vertueuse qu’une société américaine relève davantage de la géographie affective que de l’analyse factuelle. Certains secteurs industriels européens affichent encore des retards significatifs en matière de décarbonation ou de transparence. À l’inverse, plusieurs groupes américains ont adopté des trajectoires climatiques ambitieuse et amélioré leur gouvernance.

Dans une approche responsable rigoureuse et quantitative, des filtres ESG sont appliqués quelle que soit la nationalité de l’entreprise : notation ESG, intensité carbone, trajectoire de réduction des émissions, scénarios climatiques, indépendance du conseil d’administration, gestion des controverses… Les mêmes critères s’appliquent à une entreprise cotée à Paris, à Francfort ou à New York.

La transition écologique est globale. Vos portefeuilles doivent l’être aussi.

Le désengagement climatique d’une administration ne doit pas entraîner le désengagement stratégique des investisseurs. Les États-Unis restent un moteur central de la croissance mondiale, un laboratoire d’innovation unique et un vivier d’entreprises capables d’apporter des solutions aux défis environnementaux et sociaux de demain.

Investir aux États-Unis aujourd’hui ne signifie pas soutenir une politique. Cela implique financer des technologies, des infrastructures et des avancées scientifiques qui dépassent le cycle électoral.

1ESG : investissement prenant en considérations des critères Environnementaux (E), Sociaux (S) et de Gouvernance (G)

Les informations et analyses contenues dans ce document reposent sur des sources réputées fiables à la date de la publication. Cependant, elles peuvent évoluer en fonction des nouvelles données ou régulations à venir. Ces évolutions peuvent impacter les objectifs réglementaires et les priorités stratégiques en matière de durabilité. Ce document ne représente pas une recommandation d’investissement, ni un conseil personnalisé.

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