MAXIME DUPUIS – Directeur des Investissements, ODDO BHF BANQUE PRIVÉE
Situation US-Iran : l’arbre qui cache la forêt ?
1. Comment la situation militaire a-t-elle évolué au cours des derniers jours ?
Le conflit s’est rapidement transformé en une crise régionale dépassant l’affrontement initial entre Israël, les États-Unis et l’Iran. Les frappes aériennes lancées à la fin du mois de février par les États-Unis et Israël contre plusieurs installations militaires et nucléaires iraniennes ont déclenché une riposte iranienne dans plusieurs zones du Moyen-Orient. L’assassinat du guide suprême Ali Khamenei lors de ces frappes a marqué une rupture stratégique majeure et accéléré la dynamique d’escalade.
Depuis lors, plusieurs fronts se sont ouverts dans la région, notamment au Liban avec l’implication du Hezbollah, en Irak où plusieurs installations militaires ont été visées, ainsi que dans certains pays du Golfe qui accueillent des bases militaires américaines. L’extension géographique du conflit constitue aujourd’hui l’une des principales sources d’incertitude pour les marchés. Les frappes de missiles et de drones ont directement touché ou menacé de nombreux territoires dans la région et au-delà.
Ces derniers jours, le système politique iranien a également connu une transition rapide du pouvoir. Mojtaba Khamenei, fils du défunt Ali Khamenei, a été désigné comme nouveau guide suprême, consolidant le contrôle du régime par les factions les plus dures proches des Gardiens de la Révolution.
L’accumulation d’attaques visant des infrastructures et des installations stratégiques à travers le Golfe a augmenté les inquiétudes concernant d’éventuelles perturbations du transport maritime et des infrastructures énergétiques. Selon plusieurs estimations, au moins seize États ont déjà été directement ou indirectement affectés par des opérations militaires ou des frappes de représailles, soulignant le risque d’escalade régionale et expliquant l’attention particulière portée par les marchés aux développements militaires.
2. Pourquoi parle-t-on désormais d’un choc d’offre plutôt que d’un choc de demande ?
D’après notre chef économiste, la récente hausse des prix du pétrole s’explique avant tout par un choc d’offre lié aux perturbations géopolitiques des flux énergétiques, et non par un choc de demande provenant d’une accélération de l’économie mondiale. Cette distinction est essentielle pour comprendre la réaction relativement contenue des marchés financiers et des anticipations d’inflation.
Le prix du pétrole WTI est passé d’environ 65 dollars à près de 102 dollars en quelques jours seulement, marquant l’une des plus fortes hausses hebdomadaires observées depuis plusieurs décennies (+56 %). Ce mouvement reflète principalement les inquiétudes concernant l’approvisionnement énergétique mondial en raison des perturbations logistiques et militaires dans la région du Golfe. Le Brent a également fortement progressé et dépassé les 115 dollars, les investisseurs intégrant le risque de perturbations autour du détroit d’Ormuz, l’une des routes de transit pétrolier les plus importantes au monde.
Lorsque les prix du pétrole augmentent en raison d’un choc d’offre, les marchés considèrent généralement ce type de perturbation comme temporaire, car les routes maritimes finissent souvent par être sécurisées et les flux énergétiques se réorganisent progressivement. Les tensions militaires et les risques sécuritaires ont ainsi conduit de nombreux pétroliers et transporteurs de gaz à suspendre temporairement leur navigation dans certaines zones sensibles du Golfe, contribuant à la hausse des prix du pétrole et à l’augmentation de la volatilité sur les marchés de l’énergie.
Cette caractéristique explique pourquoi les anticipations d’inflation à long terme n’ont réagi que modérément malgré la forte hausse des prix du pétrole. Les anticipations d’inflation à court terme ont augmenté d’environ 25 points de base aux États-Unis, tandis que les anticipations à long terme restent globalement stables. Les investisseurs anticipent donc un choc inflationniste temporaire plutôt qu’un changement durable de régime d’inflation.
3. Pourquoi l’impact sur l’inflation reste-t-il relativement limité et quelles sont les implications pour les banques centrales ?
Les relations empiriques entre pétrole, inflation et croissance sont relativement bien établies. D’après notre chef économiste, une hausse d’environ 10 dollars du prix du pétrole se traduit généralement par une augmentation d’environ 0,2 point de pourcentage de l’inflation et par une réduction d’environ 0,1 point de pourcentage de la croissance du PIB réel.
Dans la situation actuelle, la hausse des prix du pétrole est significative mais reste encore inférieure aux grands chocs énergétiques observés lors des crises passées. Même si les prix du pétrole devaient se maintenir temporairement autour des niveaux actuels, l’impact sur l’inflation mondiale resterait relativement modéré.
Les investisseurs ont légèrement ajusté leurs anticipations de politique monétaire. Ils intègrent désormais une baisse de taux de la Réserve fédérale américaine d’environ 25 points de base et deux hausses de 25 points de base du taux de la Banque centrale européenne. D’après notre chef économiste, la BCE devrait néanmoins maintenir ses taux inchangés à court terme et adopter une posture prudente, car l’inflation liée à l’énergie ne s’accompagne pas de pressions salariales généralisées ni d’une hausse plus large des prix dans les autres secteurs de l’économie.
4. Pourquoi les marchés ne considèrent-ils pas ce choc comme systémique ?
Plusieurs indicateurs de marché suggèrent que la situation actuelle est perçue comme un choc géopolitique sérieux mais non systémique. Les marchés actions ont reculé mais de manière relativement contenue, et les marchés de crédit ne signalent pas de stress financier majeur. Les indicateurs de volatilité ont augmenté mais restent bien en dessous des niveaux observés lors de crises systémiques comme la pandémie de 2020 ou la crise financière mondiale.
Cette configuration indique que les tensions de marché restent concentrées sur les marchés de l’énergie et sur la volatilité macroéconomique, sans contagion généralisée au système financier. Malgré l’intensification des opérations militaires et le changement de leadership en Iran, les marchés financiers mondiaux continuent donc de considérer ce conflit principalement comme un événement géopolitique plutôt que comme un choc financier systémique.
5. Pourquoi la hausse de la volatilité n’est-elle pas un signal de vente ?
Un élément particulièrement important pour interpréter la situation actuelle est la relation entre la volatilité implicite et le niveau des indices boursiers. La volatilité implicite sur le Nasdaq, qui reflète l’ampleur des mouvements anticipés par les investisseurs, a fortement augmenté alors que l’indice lui-même est resté relativement stable.
Cette situation signifie que les investisseurs paient davantage pour se protéger contre des risques futurs plutôt que de vendre massivement leurs positions. L’augmentation de la volatilité reflète donc surtout une demande accrue de couverture face à l’incertitude géopolitique, plutôt qu’une sortie massive des marchés actions.
6. Quels actifs ont le plus sous-performé et pourquoi ?
Les actifs les plus pénalisés depuis le début du conflit sont ceux qui sont les plus sensibles à la hausse des prix de l’énergie ou à un ralentissement de la croissance mondiale. Les marchés actions européens et asiatiques ont sous-performé les marchés américains, car ces économies sont davantage dépendantes des importations d’énergie. Les marchés japonais (-5 %) ou coréens (-6 %) ont ainsi fortement baissé ce lundi matin.
La sous-performance des marchés émergents s’explique en outre par l’appréciation du dollar américain, qui conduit les investisseurs étrangers à réduire leur exposition à ces marchés, notamment par des prises de profit et des rapatriements de capitaux.
Certains secteurs ont également été particulièrement affectés. Les entreprises industrielles et les secteurs fortement consommateurs d’énergie, comme la chimie ou les transports, sont directement exposés à la hausse des coûts énergétiques. Les secteurs cycliques et les petites capitalisations ont également davantage reculé, car ils sont plus sensibles à un ralentissement de l’activité mondiale. À l’inverse, certaines grandes entreprises technologiques américaines ont montré une plus grande résilience. Les flux de marché indiquent que ces grandes valeurs technologiques ont surperformé le reste du marché américain depuis le début du conflit.
7. Comment nous positionnons-nous dans cet environnement ?
Nous considérons que la situation actuelle est temporaire. Nous maintenons donc une légère surpondération des actions, car les fondamentaux économiques restent solides et les marchés actions ont historiquement montré une forte résilience face aux chocs géopolitiques temporaires.
Nous avons également augmenté notre exposition au dollar américain par rapport à l’euro, les investisseurs internationaux se tournant généralement vers les actifs américains lors des périodes d’incertitude mondiale.
Au sein des actions américaines, nous mettons en avant une forte diversification, mais continuons de privilégier les valeurs technologiques. Les valorisations de plusieurs grandes entreprises technologiques se sont normalisées après les corrections observées ces derniers mois et leur comportement depuis le début du conflit a été relativement défensif. Pour financer ces positions, nous pouvons réduire certaines expositions dans des secteurs européens plus défensifs mais aujourd’hui moins attractifs en termes de valorisation, comme les biens de consommation de base.
Dans l’univers obligataire, nous privilégions une duration courte, car le principal risque macroéconomique à court terme reste une inflation légèrement plus élevée liée au choc énergétique. Une duration plus courte réduit la sensibilité des portefeuilles obligataires à une éventuelle remontée des taux.
8. Dans quelles conditions le scénario macroéconomique pourrait-il changer ?
Pour l’instant, les investisseurs interprètent la situation actuelle principalement comme un choc d’offre temporaire sur les marchés de l’énergie plutôt que comme un choc macroéconomique structurel. D’après notre chef économiste, les tensions géopolitiques ont historiquement provoqué des hausses rapides mais souvent transitoires des prix du pétrole, les investisseurs anticipant une normalisation progressive des flux énergétiques une fois les tensions stabilisées. Dans ce contexte, les marchés considèrent pour l’instant l’épisode actuel davantage comme un choc de volatilité que comme un changement durable du régime macroéconomique.
Cependant, le point clé pour les investisseurs reste la durée du choc énergétique. Si les prix du pétrole devaient se maintenir à des niveaux élevés pendant une période prolongée, les implications macroéconomiques deviendraient progressivement plus significatives. Des prix de l’énergie durablement élevés agissent comme un transfert de revenu vers les pays producteurs et comme une contrainte sur la consommation et les marges des entreprises dans les économies importatrices d’énergie, en particulier en Europe et en Asie.
Dans ce scénario, le choc évoluerait progressivement d’un simple épisode de volatilité vers un environnement macroéconomique plus contraignant, combinant inflation énergétique persistante et ralentissement de la croissance. Les banques centrales seraient alors confrontées à un arbitrage plus complexe entre soutien à l’activité et stabilité des prix. Pour les marchés financiers, cela se traduirait par une probabilité accrue d’un ralentissement plus marqué du cycle économique et, dans les économies les plus exposées aux importations d’énergie, par un risque plus élevé de récession.
Les informations émises dans ce document correspondent aux anticipations de marché de ODDO BHF Banque Privée au moment de la publication de ce document et ne constituent en aucun cas une recommandation en investissement. Les informations et analyses contenues dans le présent document ne peuvent engager la responsabilité de ODDO BHF Banque Privée, ni constituer l’unique base de votre décision quant à l’opportunité de réaliser certaines opérations ou investissements. Vous devez vous assurer que les solutions ou investissements retenus correspondent à vos objectifs, votre situation financière et aux risques que vous êtes prêt à assumer.