CHRISTIANE HOBEICA, CFA, CAIA, Responsable de la Gestion Conseillée & Jules Troin, Analyste en gestion conseillée – ODDO BHF banque privée
Les terres rares : moteur stratégique des industries du XXIème siècle
Longtemps considérés comme des intrants industriels spécialisés, les métaux dits « rares » sont devenus des actifs stratégiques au cœur des équilibres économiques mondiaux. Transition énergétique, numérisation, défense, intelligence artificielle : ces matériaux structurent désormais la compétition industrielle et géopolitique. Pour l’investisseur patrimonial, la question n’est plus seulement technique, elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur les chaînes de valeur et les enjeux industriels.
Une rareté surtout industrielle et géopolitique
Les terres rares regroupent 17 éléments chimiques essentiels aux technologies de pointe, notamment pour leurs propriétés magnétiques, catalytiques et optiques. Leur importance dépasse largement le cadre minier : elles constituent un maillon indispensable de chaînes de valeur à forte intensité capitalistique et technologique, allant de la transition énergétique à la défense. Plus précisément, ils sont indispensables dans les aimants permanents haute performance, les batteries, les catalyseurs automobiles, l’électronique haut de gamme, l’aérospatial et la défense.
Contrairement à leur appellation, ces éléments ne sont pas rares géologiquement, mais leur extraction, leur séparation et leur raffinage sont complexes, coûteux et fortement concentrés géographiquement — ce sont donc des ressources stratégiques au sens économique et financier.
Un marché en expansion
En 2024, la taille du marché mondial des terres rares était estimée à environ 12,4 milliards USD. Les prévisions projettent une croissance à environ 37 milliards USD d’ici 2033, à un taux de croissance annuel moyen d’environ 12,8 % entre 2025 et 2033.
Ces prévisions de croissance, portées par la transition énergétique et les technologies numériques, sont supérieures à celles observées pour la plupart des matières premières traditionnelles.
Cette croissance est principalement tirée par la montée en puissance des véhicules électriques, le déploiement des énergies renouvelables, la demande en technologies numériques avancées pour l’automatisation industrielle, et les besoins croissants pour des applications militaires et aérospatiales.
La chaîne de valeur est bien plus large que la seule extraction
L’intérêt économique des terres rares ne réside pas uniquement dans l’extraction minière, mais surtout dans l’aval de la chaîne de valeur.
Chaîne de valeur simplifiée :
- Extraction minière
- Séparation et raffinage (processus chimique complexe)
- Transformation en oxydes et métaux
- Fabrication d’aimants permanents et composants avancés
- Intégration dans des produits industriels à forte valeur ajoutée
Les aimants permanents NdFeB (Neodymium–Iron–Boron en francais : Néodyme–Fer–Bore) sont par exemple indispensables aux moteurs électriques et aux générateurs éoliens.
À titre d’illustration :
- Un véhicule électrique embarque en moyenne 1 à 3 kg de terres rares
- Une éolienne offshore peut nécessiter jusqu’à 600 kg d’aimants permanents
L’offre est extrêmement concentrée, ce qui est source de revalorisation stratégique
Si la République démocratique du Congo concentre une part majeure de la production de cobalt et le Chili et l’Australie jouent un rôle clé dans le lithium, la Chine domine largement la production mondiale car elle concentre :
- 70% de la production minière mondiale
- 85 à 90% des capacités de raffinage
- 90% de la production mondiale d’aimants en terres rares
Cette concentration confère à la Chine un levier économique et géopolitique majeur, déjà utilisé par le passé via des quotas, restrictions ou politiques industrielles ciblées. Pour les autres grandes économies, cette situation transforme les terres rares d’une matière première industrielle en un actif stratégique intégré aux politiques de souveraineté économique.
Face à cette dépendance, plusieurs zones économiques ont lancé des plans massifs de sécurisation des approvisionnements. Les États-Unis ont intégré ces enjeux dans leur politique industrielle à travers une relocalisation partielle de l’extraction et du raffinage via des subventions ciblées. L’accès à de nouveaux territoires riches en terres rares était même un des enjeux majeurs derrière les revendications de Donald Trump pour annexer le Groenland en janvier dernier. L’Union européenne, via son Critical Raw Materials Act, cherche à sécuriser ses approvisionnements, diversifier ses sources et développer le recyclage. La relocalisation partielle des chaînes de production s’inscrit dans cette dynamique.
Ces initiatives favorisent la réémergence de projets miniers occidentaux et modifient progressivement la cartographie économique financière et industrielle liées aux terres rares.
Activités exposées aux terres rares
Sans se limiter à l’extraction, l’écosystème des terres rares ouvre plusieurs angles d’exposition potentiels : les industries de transformation et de raffinage, les fabricants d’aimants permanents, les technologies de recyclage et de substitution, les groupes industriels intégrés verticalement et les infrastructures critiques liées à la transition énergétique.
L’intérêt réside souvent dans la capacité à capter la valeur ajoutée industrielle, plutôt que dans la seule exposition aux prix spot des matières premières.
Les expositions citées viennent avec les risques suivants à surveiller :
- Risque géopolitique et décisions réglementaire
- Contraintes environnementales (coûts de conformité élevés)
- Innovation technologique pouvant réduire l’intensité d’usage
- Substitution partielle, mais encore limitée à court et moyen terme
Une demande structurelle, mais cyclique
La transition énergétique constitue le principal moteur de la demande. Un véhicule électrique nécessite significativement plus de métaux spécifiques qu’un véhicule thermique. Les éoliennes, les réseaux électriques intelligents et les solutions de stockage multiplient les besoins en cuivre, lithium, nickel et terres rares.
L’essor des data centers et de l’intelligence artificielle renforce également la consommation de métaux stratégiques liés aux semi-conducteurs avancés.
Cependant, il serait excessif de conclure à un « super-cycle » linéaire et durable. Les marchés des matières premières restent cycliques. Les phases de tension sur l’offre incitent à l’investissement, ce qui peut conduire à des excès de capacité quelques années plus tard. L’histoire des métaux industriels montre des alternances marquées entre pénuries et surproduction.
Ainsi, contrairement à l’or, les métaux critiques ne jouent pas un rôle de valeur refuge et ne sont pas des actifs défensifs. Leur comportement est davantage corrélé au cycle industriel mondial et à l’investissement en capital. La hausse des taux réels, par exemple, peut peser sur les valorisations des sociétés minières, fortement intensives en capital.
La dimension ESG : tension entre transition et extraction
L’investissement dans les métaux critiques soulève également des questions environnementales et sociales.
L’extraction et le raffinage sont souvent énergivores et polluants. Les enjeux sociaux liés au cobalt en Afrique centrale ont suscité des controverses. Le développement accéléré de nouvelles capacités minières se heurte à des exigences réglementaires croissantes dans les pays développés.
Paradoxalement, la transition énergétique repose sur des activités extractives intensives. Cette tension structurelle impose une vigilance accrue en matière de gouvernance, de traçabilité et de sélection des émetteurs.
Quelle place en allocation ?
Les terres rares occupent une position singulière, au cœur de la transition énergétique, de la souveraineté industrielle et des technologies stratégiques. La combinaison d’une demande structurellement croissante, d’une offre concentrée et d’une volonté politique de diversification crée un environnement propice à l’émergence de nouvelles opportunités économiques et financières liées aux terres rares, bien au-delà du simple cycle des matières premières.
Pour les investisseurs stratégiques, le sujet des terres rares donc s’inscrit désormais dans une réflexion plus large sur les actifs réels critiques, la résilience des chaînes de valeur et les transformations industrielles de long terme.
En définitive, les métaux critiques ne constituent ni un nouvel « or stratégique » à accumuler massivement, ni un phénomène conjoncturel. Ils reflètent la reconfiguration progressive des équilibres industriels mondiaux. Pour l’investisseur averti, ils représentent moins une approche tactique qu’un positionnement réfléchi sur la transformation structurelle de l’économie globale — à condition d’en accepter la volatilité et la complexité propres à ce marché.
Sources :
- https://pubs.usgs.gov/periodicals/mcs2025/mcs2025-rare-earths.pdf?utm_source=the%20albertan&utm_campaign=the%20albertan%3A%20outbound&utm_medium=referral
- https://iea.blob.core.windows.net/assets/ffd2a83b-8c30-4e9d-980a-52b6d9a86fdc/TheRoleofCriticalMineralsinCleanEnergyTransitions.pdf
- https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/BRIE/2023/747419/EPRS_BRI(2023)747419_EN.pdf
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