Quand le conflit US-Iran s’inscrit dans une dynamique de marché plus large
La situation US-Iran est un point d’inflexion majeur évident sur le plan géopolitique, et devient centrale boursièrement. Cette situation ne doit néanmoins pas occulter un certain nombre de faiblesses qui jalonnent actuellement les marchés financiers. La forte hausse des taux, la disruption que provoque l’Intelligence Artificielle sur de nombreuses industries traditionnelles, et l’accumulation de nuages sur le Crédit Privé en font partie. Cette forêt de risques importe autant, si ce n’est davantage, que le seul arbre iranien qui attire tous les regards.
Un conflit qui s’installe et redessine l’équilibre géopolitique
La confrontation militaire entre les États Unis, Israël et l’Iran s’est profondément intensifiée et, surtout, régionalisée. Après les frappes ciblées menées par Washington et Tel Aviv contre des cibles militaires et politiques de premier rang à Téhéran, l’Iran a rapidement orchestré une série de représailles coordonnées. Celles-ci ont visé des bases américaines, des infrastructures civiles stratégiques et, de manière répétée, des installations énergétiques situées dans plusieurs pays du Golfe.
La dynamique du conflit montre une évolution notable : les attaques sont moins sporadiques, davantage distribuées entre différents théâtres d’opérations, et frappent au cœur même des chaînes d’approvisionnement énergétiques mondiales. Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent près de 20 % du pétrole maritime mondial, est devenu le symbole de ce conflit : le trafic y demeure significativement réduit.
Les données de mobilité aérienne confirment cette tension persistante : le nombre de vols arrivant ou partant de Dubaï s’effondre depuis les premiers jours du conflit, signe que les opérateurs considèrent la situation comme durablement instable. Les routes aériennes se réorganisent pour contourner des zones devenues trop risquées.
Les marchés prédictifs (Polymarket en tête) témoignent, eux aussi, de l’absence totale de scénario de désescalade. Les probabilités de fin du conflit oscillent fortement, sans tendance claire, tandis que les chances de normalisation du trafic d’Ormuz avant fin avril restent très faibles. Autrement dit, les investisseurs naviguent dans un brouillard géopolitique dense, avec une granularité d’information faible et des repères stratégiques qui se transforment quotidiennement.
Un choc immédiat sur les matières premières, mais plus lent à se matérialiser sur les marchés actions
Sans surprise, les matières premières ont été les premières à réagir. Le Brent, qui évoluait encore autour de 78–80 USD en février, s’est installé durablement au-dessus de 100 USD. Les courbes futures, qui tardaient à réagir dans la première partie du conflit, ne montrent désormais plus aucune anticipation de détente rapide.
Certaines matières premières stratégiques, dont 30% à 40% des volumes mondiaux transitent par le détroit d’Ormuz, ont vu leurs prix augmenter significativement. A titre d’exemple, nous pourrions citer l’urée, engrais azoté essentiel à l’agriculture, l’acide sulfurique, indispensable à de nombreux secteurs industriels notamment les semi-conducteurs, ou encore l’hélium, clé pour maintenir le gaz à -269°C température à laquelle il reste liquide et peut être transporté. Ce phénomène de pénurie amplifie mécaniquement le risque de rupture sur les chaînes mondiales d’approvisionnement.
Sur les marchés actions, la réaction initiale a été étonnamment mesurée. Ce n’est qu’à partir du moment où la perspective d’un conflit long s’est imposée que les indices ont véritablement corrigé. Les États Unis ont globalement mieux résisté, soutenus par leur statut d’exportateur net de pétrole et par des fondamentaux macroéconomiques robustes. En parallèle, les valeurs traditionnellement considérées comme « refuge » ont connu des dynamiques contrastées. Le dollar s’est apprécié, porté par d’importants flux entrants. Les taux souverains ont grimpé, reflétant l’anticipation d’un violent regain inflationniste. Enfin, l’or a enregistré un fort recul impacté par des ventes tactiques des banques centrales du Golfe, un recyclage d’excédents commerciaux vers les matières premières, et un besoin de liquidité de certains investisseurs (institutionnels notamment) réalisé sur des poches d’allocation jugées « non core »1.
Des banques centrales plus prudentes
Dans l’ensemble, le marché intègre désormais l’idée qu’aucune baisse de taux n’interviendra plus à court-terme de la part des grandes Banques Centrales (US, Zone Euro, UK, Japon, Suisse…)
Aux États Unis, les fondamentaux restent solides : croissance attendue de 2,6 % en 2026, chômage faible malgré un ralentissement du rythme de création d’emplois, et consommation plutôt robuste. Toutefois, l’environnement politique complique la donne : la popularité de Donald Trump s’effrite, la probabilité de perte de contrôle des deux chambres augmente fortement, et les “3 L” (Lower rates, Lower energy prices, Lower dollar)2 véritables totems de la politique Trump sont mis à mal. Pourtant face au risque de regain inflationniste, la Réserve fédérale adopte une posture logiquement plus prudente : mois d’une baisse de taux est désormais anticipée avant fin 2026.
En Europe, la situation est également délicate. La croissance attendue d’environ 1,1 % pour 2026 reste modeste et menacée par la hausse des prix de l’énergie. La contribution de l’énergie à l’inflation repart nettement à la hausse. A ce titre, le marché attend désormais 2 à 3 hausses de taux pour 2026 (contre environ 1 baisse de taux au 27 février).
L’Asie n’est pas en première ligne du conflit, mais elle est directement exposée à la situation d’Ormuz. Malgré des réserves stratégiques importantes, la dépendance aux importations de pétrole et de gaz du Golfe reste marquée en particulier Taïwan, la Corée du Sud, et l’Inde. La Chine est moins directement concernée et pourrait paradoxalement bénéficier à court-terme d’une reflation, certes mécanique, mais tangible.
Repères brouillés
Le marché manque clairement de direction : les investisseurs réagissent davantage aux signaux géopolitiques qu’aux fondamentaux.
Le choc actuel diffère néanmoins des précédents épisodes historiques liés au pétrole (en particulier 1973, 1990, 2022). Les corrélations traditionnelles entre classes d’actifs sont par ailleurs beaucoup plus distordues. Si l’on se base sur les occurrences historiques passées, les actions résistent globalement mieux que prévu. Les taux souverains se tendent malgré un ralentissement macro-économique. L’or ne joue pas son rôle illusoire de « valeur refuge ». Le dollar se remet à dominer la scène monétaire. Enfin, le Crédit Privé américain commence à montrer des signes de vulnérabilité.
Spécifiquement sur l’Europe, le Stoxx 600 évolue à des niveaux inférieurs à ceux observés pendant la crise ukrainienne sur un horizon comparable de 21 jours post déclenchement du conflit.
Qu’observe t’on derrière l’arbre du conflit US-Iran ?
Derrière le tumulte géopolitique, trois risques structurels, plus ancrés et probablement plus durables, forment la véritable « forêt ». D’abord, la remontée des taux longs, redevenus particulièrement volatils et sous tension, notamment en Europe et aux États‑Unis, où les mouvements de marché récents traduisent une inquiétude croissante face aux niveaux d’endettement et au volume d’émissions à absorber. Ensuite, l’ampleur de la disruption potentielle liée à l’intelligence artificielle, avec un cycle d’investissement massif dans les infrastructures (hyperscalers3, datacenters4) et des signaux de surinvestissement qui interrogent sur la soutenabilité financière du modèle ; surtout, certains secteurs apparaissent hautement exposés au risque de substitution technologique. Enfin, dans le crédit privé (marché de 2000 milliards de dollars), le principal risque vient du fait que certaines entreprises financées par ce type de dette pourraient avoir du mal à rembourser. Pourquoi ? Parce que plusieurs d’entre elles évoluent dans des secteurs aujourd’hui chahutés — comme l’IA, le software ou les technologies liées aux datacenters — où les modèles économiques sont questionnés et où la visibilité se réduit. Si ces entreprises rencontrent des difficultés, les prêts qu’elles ont contractés en format crédit privé risquent de ne pas être remboursés intégralement, ce qui augmente la vigilance des investisseurs institutionnels et particuliers investis dans ce type de véhicule.
Discipline et gestion du risque comme maître-mots
Dans l’environnement géopolitique actuel, que l’on regarde l’arbre ou que l’on observe la forêt derrière l’arbre, l’objectif n’est pas de reprendre du risque, mais de gérer finement l’allocation, de limiter les biais sectoriels, et de réduire fortement les risques actifs.
Il est essentiel que les investisseurs restent concentrés sur leurs objectifs de long terme tout en tirant parti des opportunités offertes par les mouvements de marché à court terme. En matière d’actions, l’évolution des prix du pétrole et du gaz est cruciale pour la sélection des titres. À court terme, cela favorise les actions américaines, moins dépendantes des importations d’énergie. Même si des corrections restent possibles compte tenu des valorisations élevées, nous considérons les baisses sur nos valeurs préférées comme des opportunités d’achat. Les puces mémoire restent intéressantes car les centres de données ont besoin d’énormes quantités de DRAM5, en particulier de HBM (mémoire à bande passante élevée). À l’inverse, certains éditeurs de logiciels excessivement pénalisés pourraient valoir la peine d’être rachetés. En Europe, des opportunités se présentent également dans les secteurs domestique comme les services aux collectivités et la défense. Dans le secteur bancaire, nous trouvons également les établissements européens moins impliqués dans le crédit aux infrastructures d’IA, plus attractives que les valeurs financières américaines.
Dans l’univers obligataire, les spreads6 des obligations spéculatives à haut rendement (High Yield) ont commencé à s’écarter, tandis que le segment de qualité IG (Investment Grade)7 fait preuve d’une plus grande résilience. Nous restons constructifs sur les obligations IG à maturité longue, en raison de fondamentaux solides, mais demeurons plus prudents sur les obligations High Yield de maturité longue, la volatilité s’étant accrue et les primes de risque compensant à peine les risques. D’un point de vue rendement/risque, nous continuons de privilégier les segments Investment Grade et High Yield de maturité courte, compte tenu d’un potentiel de baisse limité. À court terme, nous privilégions le dollar US comme couverture contre les facteurs de risque géopolitiques.
Ces opinions ne sont pas définitives et peuvent évoluer rapidement dans un environnement particulièrement volatil. Des prix de l’énergie durablement élevés, une escalade ou un dénouement imprévisible du conflit militaire dans le Golfe pourraient être des signaux pour réajuster les portefeuilles. Cela n’est pas encore visible, mais dans le brouillard de la guerre qui recouvre toute la forêt, il est important de ne pas se précipiter et de rester lucide sur les risques boursiers les plus ancrés, les plus durables, et les plus systémiques.
1Secondaires
2 taux bas, prix de l’énergie bas, dépréciation du dollar
3opérateurs de services cloud à très grande échelle
4centres de données
5Dynamic Random-Access Memory
6niveau d’écart entre deux taux ou deux rendements
7qualité d’investissement
Source : ODDO BHF, BCA Research. Données au 20/03/2026
Source : ODDO BHF, Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA), Gavekal. Données au 20/03/2026
Source : ODDO BHF, Bloomberg. Données au 20/03/2026
Source : ODDO BHF, BCA Research. Données au 15/03/2026. *Lower interest rates (taux bas), Lower energy prices (prix de l’énergie bas), Lower dollar (dépréciation du dollar)
Source : ODDO BHF, Goldman Sachs. Données au 20/03/2026. * Evènements concernés : Octobre 1973, Août 1990, Février 2022, Mars 2026
Source : Barclays. Données au 20/03/2026
Source : Morgan Stanley. Données au 20/03/2026
Les informations émises dans ce document correspondent aux anticipations de marché de ODDO BHF Banque Privée au moment de la publication de ce document et ne constituent en aucun cas une recommandation en investissement. Les informations et analyses contenues dans le présent document ne peuvent engager la responsabilité de ODDO BHF Banque Privée, ni constituer l’unique base de votre décision quant à l’opportunité de réaliser certaines opérations ou investissements. Vous devez vous assurer que les solutions ou investissements retenus correspondent à vos objectifs, votre situation financière et aux risques que vous êtes prêt à assumer.